Que voulez-vous: de René Lévesque à la Commission Charbonneau

Il est assez particulier – et assez saisissant – de voir se côtoyer, ces jours-ci, les révélations troublantes de la Commission Charbonneau et la commémoration de la mort de René Lévesque, il y a 25 ans. Et c’est peut-être salutaire, aussi.

Il y avait au Québec - et il reste toujours, avec raison – une grande fierté devant le travail accompli par René Lévesque, tout au long de sa carrière, pour nettoyer les moeurs politiques du Québec. En tant que ministre des Travaux publics, au sein du gouvernement Lesage, il avait mis en place un système de soumissions publiques (ou d’appels d’offres, dirait-on aujourd’hui) pour rendre plus juste et transparente l’attribution des contrats donnés par le gouvernement. La réforme du financement des partis politiques, une des premières lois votées par le gouvernement du Parti québécois, lors de son premier mandat, était un progrès exceptionnel pour l’affirmation des droits des citoyens et la réduction des trafics d’influence.

Au Québec, nous avons été nombreux à avoir l’impression – et on dirait aujourd’hui, l’illusion – que ces questions étaient réglées. Que l’ère de la corruption duplessiste et du patronage était une chose du passé. Pas que tout était parfait, mais que le Québec était, de bien des façons, une société exemplaire.

L’héritage

En écoutant les travaux de la Commission d’enquête sur l’industrie de la corrup… pardon, de la construction, on pourrait avoir l’impression que tous ces efforts n’ont mené à rien. Mon confrère et ami Antoine Robitaille n’en disait pas moins, dans son article du Devoir de samedi dernier sur la commémoration de la mort du plus célèbre politicien québécois:

Vingt-cinq ans plus tard, alors que d’une commission à l’autre (Charbonneau après Gomery ou Moisan) on démontre des histoires de prête-noms, de contournements massifs de la loi, René Lévesque semble encore plus mort que jamais, moins présent par son héritage. Oeuvre spoliée, fissurée, malmenée par des générations d’êtres sans scrupules, au point où on se demande s’il ne faut pas tout reconstruire, tout réinventer.

L’impression d’éternel recommencement qui accompagne plusieurs années de révélations troublantes et franchement dégoûtantes sur les moeurs politiques québécoises aurait de quoi en décourager plus d’un. « Que voulez-vous? », est-on tenté de se dire. Où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie.

Or, il me semble qu’il faut plutôt se féliciter que, comme Québécois, nous ayons encore en mémoire l’exemple d’un homme comme René Lévesque, un homme qui était avant tout un démocrate et un homme d’État, plutôt qu’un politicien. Un exemple d’intégrité et de service public dont on peut – et je dirais, dont on doit – s’inspirer. Comme le disait Martine Tremblay, ancienne chef de cabinet de René Lévesque, toujours dans l’article d’Antoine Robitaille: « il a fixé les standards lorsqu’il a été en position de le faire. Il doit demeurer une inspiration à cet égard. »

En ce sens, la question qui se pose à nous est bel et bien « que voulez-vous? ». Non pas de façon passive, avec un haussement d’épaules, mais bien de façon active, dans le sens d’une interrogation profonde sur les objectifs et les valeurs de notre société. C’est là que l’exemple de Lévesque prend toute son importance, car il se présente non pas comme un principe absolu, mais bien comme un possible. Les progrès accomplis grâce à son travail et aux efforts de tous ceux qui ont travaillé avec lui pour mener ces projets à bien étaient bien réels – et ils sont loin d’être perdus, malgré ce que l’aura de la Commission Charbonneau peut nous laisser croire.

La corruption, c’est clair, a infecté des pans de la vie politique québécoise et du fonctionnement du secteur public québécois. Elle n’a toutefois pas tout emporté sur son passage: des gens qui travaillent dans l’intérêt public, il y en a beaucoup, tant chez les élus que chez les fonctionnaires. Il y a des bases sur lesquelles il est possible de redresser la situation.

Les moyens d’y parvenir ne sont ni faciles, ni évidents. Le travail à accomplir pour ressortir ces trafics d’influence de la sphère publique – même si ce n’est que pour une génération, même si la suivante devra recommencer – est considérable. Il serait naïf de croire qu’une commission et quelques règlements gouvernementaux suffiront. Il faudra bien de la volonté et de la vigilance, tant chez les élus et les fonctionnaires que chez les citoyens. Et pour les citoyens, cela voudra dire faire plus que de frapper dans des casseroles, même si le geste est beau et symboliquement fort.

 

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Feist, l’équilibriste

Ça commence à faire un bout, depuis que j’ai fait de la critique de spectacle. Surtout sur le vif, le soir même du concert.

Mais là, c’était trop exceptionnel, je ne peux pas m’empêcher de revenir sur le spectacle donné ce soir au Grand Théâtre de Québec par Feist et sa joyeuse bande de musiciens singuliers et polyvalents – un batteur qui peut y aller en douceur ou frapper fort comme un Dave Grohl époque Nirvana, un claviériste fort sur les effets qui peut aussi prendre une guitare ou même la batterie avec aisance, un bassiste qui peut faire des percussions étranges avec un archet de violon et jouer un bout de flugelhorn, ainsi que trois choristes singulières qui travaillent  habituellement sous le nom de Mountain Man.

D’Undiscovered First, peut-être la plus puissante de Metals, en ouverture, à Let It Die, en fin de rappel (avec des couples montés sur scène pour danser collés, à l’invitation de la chanteuse), le voyage était remarquable et plein d’inattendus, de transformations de chansons menées avec doigté et finesse. Un Mushaboom dépouillé et bien rythmé, presque incantatoire. Comfort Me, passant du dépouillement d’ouverture (guitare acoustique et voix seule) à un véritable déchaînement de rythme carré et d’unité de tous les musiciens. Un My moon, my man réinventé, débordant de rythme, de virtuosité et d’intensité. Un When I was a young girl livré à la White Stripes (guitare et batterie seulement), avec des inversions rythmiques sidérantes. Et ce ne sont là que quelques exemples.

Au travers de tout ça, on s’étonne de voir comment les chansons, poussées aussi loin de leurs motifs d’origine, tant au chapitre des tonalités que des arrangements et du rythme, tiennent encore sur leurs jambes et réussissent à trouver leur centre, à toujours garder leur élément essentiel, leur moteur propre. C’est ce qui transforme les concerts de Feist en véritable aventure, ce qui leur donne une direction et une couleur si uniques et si séduisantes.

En plus, il y a plein de trucs qui ne devraient pas vraiment marcher, là-dedans. Les effets de vidéo sont parfois un peu faciles, avec des surimpressions un peu étranges et un brin datées. Les trois choristes, les Mountain Man en robes surannées, sont un brin étranges, par moments: des ovnivocalistes. Un tel assemblage, combiné à la façon de transformer les chansons – surtout les plus connues – de façon parfois radicale, font de tout ça un assemblage potentiellement hétéroclite. Et pourtant, tout ça se tient, une fois mis ensemble, autour de la personnalité magnétique et exubérante de Leslie Feist. La performance trouve un souffle et un équilibre tout à fait particulier – son équilibre bien à elle. Et c’est ce qui rend les rendez-vous avec Feist si remarquables.

Pour vous donner une idée de ce travail, regardez ce clip de My Moon, My Man en spectacle, dans le cadre de la tournée actuelle. Un extreme makeover de toute beauté.

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Recommandations new-yorkaises

La semaine dernière, le bruit s’est répandu sur Twitter que j’avais fait des recommandations vins-bouffe à une certaine Marie-France Bazzo, animatrice et productrice de son état, en vue d’un petit voyage à New York.

C’est comme ça, Twitter. Après un échange ou deux tweetés entre Montréal, New York et Calgary (la distance n’a plus d’importance, disait la pub…), voilà qu’Emilie Perrault, qui chronique notamment en arts et spectacles au FM 98.5, à Montréal, m’avait envoyé un message via Twitter pour me dire qu’elle aimerait bien avoir ces recommandations, elle aussi. Et d’autres ont également levé la main.

Plus on est de fous, plus on s’amuse, alors voici donc quelques recommandations bouffe et vin – et un peu plus – pour vos éventuelles visites dans la métropole américaine. C’est pas exhaustif, c’est très personnel, comme liste, mais je crois que c’est assez savoureux.

RESTOS

Pour commencer, il y a un resto qui a fait très plaisir à Miss Bazzo – et c’est comme ça que le bruit s’est répandu, d’ailleurs. Il s’appelle Rouge Tomate et se situe dans le début de l’Upper East Side. L’espace est chic et époustouflant, les plats très fins y sont inventifs et superlatifs, et accordés avec des vins suprenants par l’excellente Pascaline Lepeltier, une des meilleures sommelières que je connaisse, tous pays confondus. J’ai encore un souvenir impérissable de la soupe de marrons et céleri rave à la truffe d’hiver et des agnolottis de courge musquée avec un oeuf mollet, accordée impeccablement avec les vins puissants et singuliers de Scholium Project.  

Moi et une toute petite bouteille de zinfandel Ridge, chez Bar Boulud, dans l'Upper West Side de Manhattan (je l'ai pas bue, en passant) - photo: Michael Madrigale

 

 

Autre restaurant pour lequel j’ai une grande affection, le Bar Boulud, situé juste en face du Lincoln Center. Un bel espace où officie un solide sommelier en chef, l’excellent Michael Madrigale. Si vous y allez tôt, un menu prix fixe autour de 40$ rend l’expérience abordable – et le menu prix fixe est loin d’être en reste du reste des plats. Le décor, avec un magnifique plafond en arc de cercle et plein d’évocations du monde du vin (lisez les détails sur le site du resto). En prime, comme le dit sommelier me l’avait montré lors de mon passage en décembre dernier, le Bar Boulud a une affection pour les grosses bouteilles de vins exceptionnels, servis au verre et au coûtant. Vous voulez goûter du Beaucastel 1998, du Diamond Creek 1983, du Cornas de Clape 1995? Voilà le genre d’occasion qu’il vous donne, l’ami Madrigale.

En visant plutôt le bas de la ville, on pourra faire un drôle de voyage espace-temps dans une brasserie française très classique, Balthazar. Les petits déjeuners y sont très savoureux, en particulier. Et ce qui vaut aussi le détour, encore une fois dans un drôle de détour semi-parisien, il y a en face la boutique de gadgets la plus incroyable que j’ai vu depuis longtemps, Pylones.

BARS À VIN

Si vous aimez les vins nature, expressifs, débordant de personnalité, passez chez Anfora, particulièrement le mardi soir, où il met un producteur en valeur en servant une gamme de ses vins au verre. Entre les beaujolais de bon aloi, les Occhipinti de Sicile ou les Bea d’Ombrie, on ne manque pas de bons choix. Et si vous accompagnez un bon rouge italien de sliders au ragu (des minis pains à burger remplis d’une sauce à la viande généreuse et rustique), ça sera le bonheur.

Un sbagliato maison. Le bonheur dans un verre.

Joe Campanale, aussi proprio d’un restaurant voisin, Dell’anima,  est également l’auteur d’une version particulièrement réussie d’un savoureux cocktail: le negroni sbagliato, fait de campari, de vermouth, d’oranges caramélisées et de prosecco. Le bonheur en verre, passé au shaker et servi sur glace.

Bizarrement, mes deux autres recommandations de bars à vin sont des endroits où je ne suis pas encore allé, mais sachant qui me les a recommandé, ce qu’ils servent et l’attitude qu’y s’en dégage, je vous les donne avec confiance:

  • The Ten Bells, où la liste passe des juras d’Overnoy, de Ganevat et de Bornard aux riojas de Lopez de Heredia, en passant par des vins du Franco-Québécois Alain Rochard.
  • Terroir NYC, qui se surnomment eux-mêmes The Elitist Bar For Everyone . Mon genre de truc, ça. L’été, ils célèbrent un “summer of riesling” qui vous convertira aux vertus de ce raisin magique – si ce n’est déjà fait.

CAVISTES

Le taux de change aidant et l’importance de New York sur la planète vins aussi, la ville est un excellent endroit où trouver de bonnes bouteilles, originales et parfois mémorables. Mais je vous le dis comme ça, quand vous passerez dans les rayons de bons cavistes comme Astor Wines ou Chambers Street Wines, vous verrez aussi qu’on n’est pas si mal équipés, au Québec, entre les spécialités de la SAQ et l’importation privée.

Ceci dit, pour des bouteilles sympathiques, stimulantes et bien choisies, mon arrêt de prédilection est désormais Frankly Wines, sur West Broadway, dans la bohème sympathique de Tribeca.  L’endroit est minuscule, mais déborde de petits trésors montrant que la propriétaire, Christy Frank, connaît bien son affaire et achète avec enthousiasme et discernement. C’est vraiment mon caviste préféré, désormais, avec The Wine Bottega, à Boston. Mais les recommandations bostoniennes, ça sera pour une autre fois…

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Prenez-en, de la graine!

Avant que vous n’ayez des mauvaises pensées, sachez que ce billet parle de culture.

De culture maraîchère, pour être précis.

Si c'est pas le plus délectable nom de laitue que vous ayez jamais vu, je ne peux rien pour vous.

Je sais qu’il est un peu tard pour parler de semis, mais qu’est-ce que vous voulez, j’ai eu un printemps occupé et surtout, avec le temps qu’il fait et le soleil qui se pointe finalement avec une apparente possibilité qu’il soit un peu plus présent dans les prochains jours, peut-être aurez-vous le temps, comme moi (du moins je l’espère) de finalement planter votre potager, ou en tout cas de compléter l’opération.

Ou sinon, ben, prenez des notes pour l’an prochain. La terre est patiente.

Et il y a des trucs qui se sèment jusqu’en juillet, voire même en semis d’automne, alors ce que je vais vous dire là pourrait vous servir tout de suite ou pour longtemps.

Il s’agit d’endroits où trouver des semences bio, souvent originales, souvent patrimoniales et aussi agréables, sinon plus, à faire pousser et à déguster que les semences habituelles de votre méga centre de jardin local.

Prenez par exemple La société des plantes, située à Kamouraska – ou plus précisément, dans le si joliment nommé Rang de L’Embarras de Kamouraska. Patrice Fortier, le patron de l’endroit, y offre une grande variété de semences de plantes maraîchères, du Tomatillo Indian Strain à la carotte blanche du Doubs en passant par les crosnes du Japon (que j’adore faire pousser), les haricots “petit carré de Caen” et ma préférée de toute, la laitue la plus joliment nommée au monde: la Grosse Blonde Paresseuse, ainsi nommée parce qu’elle ne s’énerve pas pour monter en graine quand les grosses chaleurs arrivent et qu’elle reste gentiment en pomme rondelette et savoureuse. J’en ai l’eau à la bouche rien que d’y penser.

Je vais la semer la semaine prochaine. J’ai déjà en terre de la laitue Bacquieu, qui pousse très bien. La Bacquieu est hâtive, et quand elle sera récoltée, la Grosse Blonde Paresseuse prendra (doucement) le relais.

Je pourrais probablement tout prendre là, mais au moment où j’ai acheté mes graines, lors de la fête des semences de la coopérative La Mauve, à Saint-Vallier de Bellechasse, en mars, il y avait plein de producteurs de semences et j’ai fouiné un peu partout à la recherche de trucs particuliers. (Si vous êtes attentif, vous verrez certainement une de ces fêtes, genre de salons des graines en tous genres, quelque part près de chez vous, quand le temps des semis d’intérieur approche.

Par exemple, au comptoir de la Ferme Coopérative Tourne-Sol, j’ai pris des haricots (secs – enfin, destinés à l’être) Ireland Creek Annie, parce que c’est la variété la plus hâtive que je pouvais trouver et que c’est la première fois que j’essaie ces légumineuses. Et c’est aussi là que j’ai pris un mélange de moutardes piquantes, parce que c’est bon, intense, délicieux pour donner du pep à une salade ou en les faisant tomber au beurre rapidement dans la poêle, seule ou avec d’autres légumes.

J’avais aussi pris des graines de tomates des semences De Notre Jardin, à Huberdeau, mais dans ce cas, tristement, j’ai raté mes semis d’intérieur et je devrai me reprendre avec des plants, cette semaine. Et mes concombres, qui avaient bonne mine, se sont fait écraser par les pluies violentes des derniers jours. Je ferai mieux l’an prochain.

Ceci dit, ce n’est pas le choix qui manque pour vous procurer des semences bio, et voici quelques liens qui pourront certainement vous être utiles, si vous avez le goût de potager, cet été et/ou les prochains:

  • Les jardins du Grand Portage, à Saint-Didace, fondés par Yves Gagnon, qui a écrit également plusieurs livres éclairants sur la culture biologique.
  • Mycoflor, à Stanstead, axé sur les semences historiques et l’ethnobotanique.
  • La Ferme biologique de Bullion, à Saint-André-d’Argenteuil, dans les Laurentides, qui fait aussi dans les paniers bio.
  • Les Jardins de l’écoumène, à Saint-Damien, dans le nord de Lanaudière, spécialisés eux aussi dans les semences de variétés historiques.

D’ailleurs, puisque je parlais des paniers bio de la Ferme de Bullion, peut-être un petit rappel que les saisons d’été de ces livraisons hebdomadaires de légumes, de fruits, de viande, etc., commencent à peu près maintenant. Il est peut-être un peu tard pour vous inscrire, dans certains cas, mais il peut rester des places ici et là – la liste des fermiers de famille d’Équiterre est pas mal longue et je sais qu’il restait quelques places disponibles pour ceux, très variés, de la coopérative où je prends fidèlement mes paniers depuis 2005, La Mauve. Et sinon, il y a toujours l’année prochaine. Tout ça est un éternel recommencement.

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À l’envers, à l’endroit: quelques mots sur Wajdi Mouawad et Bertrand Cantat

Souvent, je me couche tard, alors c’est au beau milieu de la nuit dernière que j’avais vu la nouvelle atterrir dans ma boîte de réception avec le courriel quotidien du Devoir: Bertrand Cantat sera sur la scène du TNM, l’année prochaine, en tant que musicien. Contexte: une trilogie de tragédies de Sophocle (autour de personnages tragiques féminins, rien de moins), mise en scène par Wajdi Mouawad.

Je suis allé me coucher avec des sentiments très ambigus sur la chose. Comme pour tout ce qui entoure Bertrand Cantat depuis 2003.

L’écheveau

Je n’y avais pas repensé de la journée, trop occupé à rattraper des retards, jusqu’à ce que je tombe, en début de soirée, en passant par Twitter, sur un échange entre Véronique Robert, Nadia Seraiocco et Simon Jodoin sur Twitter. Un échange nuancé et intelligent où Véronique Robert, avocate de la défense, rappelait la gravité du geste de Cantat, en se demandant si on lui pardonnait plus facilement, parce qu’il est artiste, qu’on le fait quand il s’agit d’un des gars ordinaires qu’elle représente en cour.

À quatre, on s’est posé des questions sur la nature du geste de Wajdi Mouawad- politique ou artistique, provocation ou réhabilitation – et sur la nature du pardon dans notre société. On n’a rien réglé, je crois qu’on a surtout soupesé de l’ambiguité: on a cerné des aspects du problème mais on n’a pas démêlé l’écheveau de tout ça.

Essayez si ça vous chante, mais moi, en tout cas, je n’y arrive pas. Je crois que dans la vraie vie, les écheveaux ne se démêlent pas vraiment: le bon et le moins bon, ça vient ensemble.

Par bribes de 140 caractères, on a parlé de tragédie grecque, aussi, pas juste à cause de Sophocle, mais aussi parce qu’un gars comme Cantat – que son parcours d’artiste avait fait percevoir comme un “juste”, presque un redresseur de torts – le voir devenir meurtrier, puis le voir vivre le suicide de la mère de ses enfants, l’année dernière, ça tient pas mal de la tragédie grecque.

Est-ce que c’était à ça que songeait Wajdi, cet être «excessif et en même temps très juste», comme je le désignais dans le premier vrai billet de ce blogue, en invitant Cantat à venir jouer sur scène dans sa pièce? Est-il à la recherche d’une vraie, d’une profonde catharsis?

Peut-être bien. J’en sais rien. Je suis pas dans sa tête. Mais je me doute bien qu’il n’a pas faire ça juste pour faire son cute.

Vous avez vu Incendies? Vous savez, ce film que tout le monde louait pour sa puissance terrible – une puissance alimentée, pour le meilleur et pour le pire, par des mécanismes de tragédie grecque: le meurtre, la vengeance, l’inceste… Vous me direz ce vous en pensez, mais personnellement, je crois reconnaître le même homme dans les deux gestes.

À l’envers

Pendant qu’on échangeait sur Twitter (avec Marie-France Bazzo, on a aussi évoqué le rapport entre l’art et la vie, on a parlé de Céline – l’auteur, pas la chanteuse), j’ai ressorti un papier que je garde sur mon bureau depuis huit ans, où j’ai griffonné à la course, quand je les avait entendus au Téléjournal, les mots de Vincent Trintignant saluant sa soeur Marie à ses funérailles:

«Dans ta boîte blanche, c’est pas vraiment toi, puisque tu es dans mon coeur et qu’on peut pas être partout à la fois.»

Ça m’avait viré à l’envers à l’époque, ça m’avait fait pratiquement le même effet quand j’ai retrouvé le papier en question il y a deux ou trois jours – juste à temps pour ce coup de théâtre. Et en le relisant ce soir, ça me disait encore une fois à quel point toute cette histoire est douloureuse, de tant de façons.

J’ai aussi fouillé dans les interwebs pour réécouter quelques chansons de Noir Désir, pour me refaire une idée, pour voir où en était mon malaise – un malaise apparenté, je crois, à celui qui a mené le guitariste Serge Tessot-Gay à quitter le groupe en évoquant notamment «un sentiment d’indécence qui caractérise la situation du groupe depuis plusieurs années».

Noir Désir s’est sabordé – avec raison, puisque ce qui est arrivé en 2003 a pourri pour de bon tout ce qu’aurait pu faire le groupe. C’était normal qu’ils essaient de s’y remettre, c’est un groupe qui faisait les choses avec sérieux, qui avait touché tant de gens profondément, sur vingt bonnes années de carrière active et significative, mais c’était aussi normal et inévitable que ça ne marche pas.

À l’écoute, je l’ai constaté, le malaise n’est pas passé. J’ai toujours du mal à entendre des chansons de Noir Désir, même reprises par d’autres. Je ne suis pas le seul dans mon cas, loin de là. L’ambiguité du sentiment éprouvé s’est même peut-être renforcée en faisant le contraste, une fois de plus, entre la beauté de chansons comme Le vent l’emportera, À ton étoileÀ l’envers, à l’endroit et la violence pure du geste commis par Cantat.


On dirait qu’il est temps pour nous d’envisager un autre cycle
On peut caresser des idéaux sans s’éloigner d’en bas
On peut toujours rêver de s’en aller mais sans bouger de là


Alors voilà. Depuis 24 heures, on aura pensé au deuil, à la mort et à la vie éternelle, aux crimes, aux châtiments et au pardon, à l’artistique et au politique, à la tragédie grecque et à la chanson. Et Cantat n’est même pas monté sur scène, n’a pas joué une note, Wajdi n’a pas dit un mot non plus.

Très fort Wajdi, très fort. Pas facile, peut-être pas très correct, mais vraiment pas inutile.

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Le monde s’en va sur la bum

Comme beaucoup de monde – en tout cas, beaucoup de monde dans les médias – j’ai lu le coup de gueule de Stéphane Baillargeon à propos de la «madamisation» de nos médias, publié lundi matin dans Le Devoir. C’est probablement parce que c’est un coup de gueule que le texte perd en nuances, en dénonçant «l’institutionnalisation médiatique de la bourgeoise, de l’arriviste et de la faiseuse» et en parlant de tout ce qui se passe le jour, à la radio et à la télé québécoise, comme les symptômes d’une «maladie» (la madamisation) qui gagnerait graduellement toute la radio et la télé, au moment même où meurt de sa belle mort le vénérable magazine Madame (au Foyer).

Le texte est tellement perclu de condescendance (ne serait-ce que par le terme de madamisation), de raccourcis et de généralisations qu’il faudrait écrire un texte trois fois plus long pour venir à bout de faire les nuances et de contrer certaines attaques carrément injustes, qui jugent le tout d’un bloc, en ne faisant des reproches qu’à quelques parties. Sans compter le fait que le texte entend juger “les médias” en ne traitant essentiellement que de Radio-Canada (avec un petite remarque en passant sur TVA et les magazines féminins). Il faudrait porter un regard un peu plus large sur la question avant de déclarer l’amincissement général des contenus.

Le problème de cette chronique est-il avant tout une question de forme et de ton, comme l’écrit Patrick Lagacé sur son blogue? C’est une partie du problème, oui, mais ce n’est pas tout. C’est aussi une question de vision du monde.

Ce n’est pas que Stéphane Baillargeon ait tort sur toute la ligne. C’est vrai que nos médias ont des moments très, très soft, que des préoccupations un peu raréfiées prennent parfois une place excessive dans des cadres qui se veulent généralistes. C’est vrai qu’on soupire parfois en entendant Christiane Charette s’étonner en direct, devant Laure Waridel, en “apprenant” que les pommes du supermarché ne viennent pas toutes du Québec ou encore interrompre Gilbert Lavoie, chroniqueur politique émérite du Soleil, pour lui demander des nouvelles de cette chère “Michou”, la douce moitié du premier ministre, au moment où il cherche à expliquer les débats de fond ayant lieu à l’Assemblée nationale. C’est vrai que sa légèreté est parfois insoutenable, malgré le travail évident d’une solide équipe de recherchistes (et de réalisation) qui met passablement d’os et de viande dans l’émission, nonobstant les limites de l’animatrice.

Mais les moments les plus légers de Christiane Charette (elle en a de bons, aussi) et deux émissions télé du matin de Radio-Canada et TVA, même si on les additionne, ça ne représente pas “les médias”. Et surtout, ça ne représente pas une tendance lourde et inexorable vers un accroissement de la bêtise et de la vacuité des médias, par rapport à – comme le laisse entendre implicitement l’idée d’un processus de “madamisation/matantisation” – un passé meilleur et plus substantiel où on parlait, j’imagine, des “vraies affaires”. Vous savez, ces “vraies affaires” dont on devrait toujours parler mais dont on ne parle pourtant jamais?

C’est clair, le monde s’en va sur la bum. La télé n’est plus ce qu’elle était – et toute notre société avec.

Voyons donc.

Les Tannants, une émission d'avant la «madamisation» des médias, supposément

Quand j’étais jeune, l’émission de fin d’après-midi de TVA, c’était Les Tannants. Jeune ado, j’écoutais aussi parfois La fine cuisine d’Henri Bernard, où je me rappelle entre autres d’avoir appris à faire un gâteau Forêt Noire fort potable. Le matin, quand j’étais malade, je désespérais un peu des émissions de – j’ose à peine le dire – de madames qui occupaient les matinées, avec des conseils pour la maison, la consommation, la cuisine, la décoration, etc. Oh, et je lance un titre, comme ça: Garden Party. Et encore un autre: Parle parle, jase jase. Et tant qu’à y être, se souvient-on qu’Appelez-moi Lise comprenait le concours du plus bel homme au Canada?

Alors, vous pensez toujours qu’elle se madamise, la télévision – et en particulier, la télévision de jour? Et si oui, par rapport à quoi? Ce n’est pas comme si la télé – et la radio – de jour ont toujours été un rendez-vous de journalisme d’enquête et de débats publics profonds et réfléchis. Il y a bien eu Indicatif Présent – et surtout l’Indicatif présent des dernières années -, mais si on s’en rappelle autant, c’est justement parce que c’était exceptionnel. Ce n’est pas linéaire, tout ça.

Cette vision des choses qui rempirent sans cesse n’est pas exclusive aux propos sur la télé, bien entendu. On la voit quand on parle d’éducation (les étudiants sont mal formés, dit-on, en oubliant qu’à l’époque du cours classique, on en formait tellement peu) de littérature (les gens ne lisent plus – mais lisaient-ils tant que ça il y a cinquante ans?), de sport (le hockey d’aujourd’hui est trop dilué, dit-on en pensant à l’époque glorieuse des Glorieux, en oubliant des équipes poches comme les Golden Seals ou les Barons de Cleveland, dans les années où la coupe aboutissait constamment à Montréal), la criminalité violente (en baisse depuis belle lurette, alors qu’on en parle, surtout si on est Conservateur, comme si elle était en hausse constante), etc. Un peu de perspective, de grâce.

Encore une fois, ce n’est pas linéaire, tout ça. Les insatisfactions du présent ne sont pas l’aboutissement d’un mouvement de déchéance, l’étiolement progressif d’un passé glorieux. Il ne faut pas tout confondre.

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